Le Québec, terreau fertile pour le populisme ?
Extrait exclusif du livre Un aperçu du nouveau monde
Montréal, automne 2017
Inédit
En 2017, les résultats d’un sondage réalisé par la firme Léger ont été publiés dans L’état du Québec 2018. J’en reprends ici l’analyse. Il m’avait semblé à l’époque, déjà, que les résultats montraient que le Québec pourrait être un terreau fertile pour le populisme. Est-ce que je me trompais ? À vous de juger, neuf ans plus tard.
La rupture est consommée entre les Québécois et leurs institutions politiques. À un an des prochaines élections, l’électorat exprime une grande méfiance envers le système politique, les politiciens professionnels, les parlements et les partis. Les organisations vouées à la défense des droits collectifs, comme les syndicats, ne trouvent pas davantage grâce à leurs yeux, ni même l’élite du système économique.
Pour assurer leur bien-être, les Québécois font davantage confiance et jugent plus pertinentes les institutions qui leur sont proches, comme la famille et l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Ils expriment de l’attachement envers les institutions qui garantissent
leur sécurité et leurs libertés individuelles, comme les chartes des droits, les frontières entre les pays et la police. Ils vénèrent aussi la propriété privée.
Mais tout ce qui est politique les rebute. Ils font davantage confiance au peuple, aux citoyens et aux professionnels qu’aux services publics et qu’aux gouvernements pour résoudre les problèmes sociaux et pour remplir adéquatement leur mandat. À preuve : la télévision est jugée comme étant plus pertinente par les Québécois que l’Assemblée nationale !
Ces résultats découlent d’un sondage Léger réalisé à l’été 2017 auprès de 1000 Québécois de 18 ans et plus. La donnée la plus spectaculaire récoltée par ce coup de sonde est celle-ci : 70 % des Québécois croient que le système politique « ne travaille pas pour eux ». Et 64 % de la population pense la même chose du système économique.
Bien qu’elle soit présente dans toutes les générations, la désaffection envers le système politique atteint son apogée chez les 35-54 ans (79 %) et est plus marquée en région que dans les grands centres urbains de Montréal et de Québec.
Le peuple contre l’élite
L’état d’esprit de la population québécoise pourrait constituer un terreau fertile pour le populisme, cette façon de faire de la politique qui consiste à opposer les intérêts du bon peuple à ceux d’une élite soi-disant corrompue, qui aurait confisqué le pouvoir pour servir ses propres intérêts. Le sondage révèle que pour 74 % des répondants, la lutte contre la corruption est un échec au Québec.
Le fossé qui s’est creusé entre les Québécois et leur classe politique est tel que des politiciens habiles pourraient l’exploiter pour faire des gains sur le plan électoral.
De la même manière qu’Emmanuel Macron en France ou Donald Trump aux États-Unis ont exploité la désaffection de leurs peuples envers les partis traditionnels et l’establishment pour se hisser aux plus hautes fonctions de l’État.
Cependant, Macron et Trump ne sont pas de la même trempe. Leurs politiques respectives à l’égard de l’immigration ou du libre-échange, par exemple, sont diamétralement opposées. Mais leur façon de se présenter comme des solutions de rechange aux vieux partis politiques répondant, selon leurs dires, aux vraies aspirations du peuple, qu’il soit de gauche ou de droite, correspond à la nature du populisme tel que le décrivent les spécialistes de la question.
On pourrait dire la même chose, d’ailleurs, de François Legault. Lui-même a fondé un nouveau parti politique, qu’il assimile à une troisième voie, qui comprendrait mieux que les vieux partis les aspirations des Québécois.
Il propose, en 2018, un projet nationaliste de nature culturelle fermé sur lui-même. Il offre un programme centralisateur, se réservant le pouvoir de décider du haut de la pyramide étatique. « On se donne Legault », misant sur sa seule personnalité pour gagner les élections, était le slogan de son parti durant la campagne de 2014.
Réaction à une certaine élite ?
En 2017, nous sortons de la période d’austérité joyeuse imposée par le neurochirurgien cérébral Philippe Couillard, et de son ministre des Finances ex-banquier Carlos Leitao, son strict président du Conseil du trésor, ex-dirigeant de la Banque du Canada, Martin Coiteux, et son abrasif ministre de la Santé, l’ex-radiologiste Gaétan Barrette, lui-même pourtant bon candidat à l’étiquette populiste, se croyant omniscient et omnipotent. Tous membres d’une certaine élite.
Les années précédentes avaient été marquées par divers scandales de corruption mis au jour, entre autres par la Commission Charbonneau à l’échelle provinciale, et impliquant des organisations syndicales en plus du gouvernement, mais également dans le monde municipal. La maltraitance dans les CHSLD avait été dénoncée. De grands projets n’aboutissaient pas. Les dépassements de coûts étaient la norme. J’avais qualifié cette période d’années molles.
C’est une erreur que d’associer le populisme uniquement aux politiciens qui veulent restreindre l’immigration ou fermer les frontières. C’est aussi une erreur de se demander si les Québécois éliraient un Donald Trump, qui est une caricature de vulgarité, de simplisme politique, de racisme et de sexisme. Les Québécois n’éliraient probablement pas une telle caricature. Enfin j’espère !
Mais ils pourraient être sensibles à un politicien qui prétendrait défendre le peuple contre l’élite au pouvoir qui sert mal les intérêts de tous, comme Trump l’a fait. Et je crois que c’est en partie pourquoi ils ont confié le pouvoir à François Legault.
Préférence pour des politiciens sans expérience
Si l’une des caractéristiques d’un leader populiste est de se distinguer de la classe politique existante, il faut noter que 54 % des répondants au sondage estiment que l’expérience préalable en politique n’est pas un critère important pour diriger le Québec.
Huit pour cent préfèrent carrément des gens qui n’ont aucune expérience politique. Et à peine 35 % des répondants souhaitent voir des personnes détenant une expérience politique antérieure prendre le pouvoir.
Le sondage révèle également que seuls 53 % des Québécois jugent que l’institution des partis politiques demeure pertinente de nos jours. Devrait-on s’en inquiéter ? Oui.
La professeure de science politique de l’Université Columbia Nadia Urbinati souligne, dans son ouvrage Democracy Disfigured, comment le populisme, sans être une idéologie, est une approche de la politique qui s’oppose au parlementarisme et aux institutions politiques créées depuis les révolutions française et américaine pour agir comme médiatrices entre les citoyens et le pouvoir politique.
C’est donc le propre du populisme que de remettre en question la légitimité et l’efficacité de ces institutions pour traduire la volonté du peuple.
Examinons certaines caractéristiques du populisme et comparons-les avec les agissements du gouvernement Legault.
- Le populiste prétend toujours parler au nom de la majorité dite silencieuse, une marotte de la défunte Action démocratique du Québec (ADQ) fondée par Mario Dumont, et avalée par la CAQ, et la volonté de cette majorité devrait, à ses yeux, devenir la politique du gouvernement.
- Le point de vue des minorités n’intéresse guère les populistes. Et s’il est une chose que la CAQ a démontré durant ses sept années de pouvoir, c’est bien de ne pas considérer les droits des minorités comme quelque chose d’important. Le projet de loi constitutionnelle présenté par ce gouvernement à l’automne 2025 en témoigne. Les droits collectifs de la majorité francophone doivent, selon ce projet, l’emporter sur ceux des groupes minoritaires et sur les libertés individuelles.
- Les populistes se présenteront comme des gens qui savent ce que veut le peuple, soit quelque chose de différent de ce qui émerge comme consensus au sein d’un système institutionnel basé sur la négociation, le compromis et la discussion. Une déclaration de François Legault à ce sujet est d’ailleurs limpide : « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit… »
- Les populistes n’aiment pas la diversité d’opinion, le débat et le pluralisme ; en préférant concentrer le pouvoir entre les mains d’un leader charismatique et de son entourage, ils disqualifient les oppositions politiques et, s’ils gagnent les élections, ils écartent de leur chemin les contre-pouvoirs institutionnalisés en sapant leur capacité d’agir. C’est exactement ce que François Legault a cherché à faire en s’en prenant, à l’automne 2025, aux médecins et aux syndicats, prévoyant dans des législations des dispositions les restreignant leur capacité de protester, et en invoquant la clause dérogatoire pour soustraire de l’application des chartes des droits plusieurs lois qu’il fit adopter, et ainsi empêcher des groupes de la société de les contester devant les tribunaux. Le projet de loi constitutionnelle contenait même un article interdisant aux organismes financés par l’État d’utiliser cet argent pour contester une loi du gouvernement. Le gouvernement Legault a aussi fait disparaître une démocratie locale par l’abolition des commissions scolaires.
Méfiance envers les institutions et les grands systèmes
Quand on demande aux répondants au sondage de 2017 de dire spontanément à qui ils font le plus confiance pour améliorer les choses au Québec, seuls 17 % nomment la classe politique, les gouvernements, des hommes et des femmes politiques ou un parti politique en particulier.
Mais 23 % désignent le peuple, les citoyens, la société, les gens honnêtes et de bonne volonté, la nouvelle génération, et 9 % optent pour des gens d’autres professions et métiers. À noter que 43 % des personnes sondées ont refusé de répondre à cette question ou n’ont nommé personne.
De tous les acteurs de pouvoir soumis au test de la confiance, le gouvernement arrive à l’avant-dernier rang avec 28 %. Et la même proportion ne lui fait pas confiance du tout !
Les ministres et les élus provinciaux et fédéraux récoltent 31 %, soit autant que les syndicats, les syndicalistes, au même niveau que les simples… blogueurs (30 %). Les élus municipaux se classent un peu mieux avec un taux de confiance de 44 %, soit un score semblable à celui d’autres membres de l’élite économique et sociale, comme les banques (43 %), la grande entreprise (42 %) et les avocats (44 %).
Ce sont les scientifiques qui récoltent le plus haut taux de confiance avec 89 % d’appui des répondants, dont 35 % qui leur font très confiance. Les enseignants arrivent seconds avec 84 % ; les professeurs d’université sont à égalité avec les médecins (82 %). La pandémie n’avait pas encore eu lieu, mais on peut comprendre pourquoi la parole des scientifiques fut si populaire durant cette période, en 2020 et 2021.
De même, comparez deux taux de confiance exprimés en 2017 : les gouvernements à 28 % et les médecins à 82 %. Rappelez-vous maintenant de l’affrontement survenu à l’automne 2025 entre le ministre de la Santé Christian Dubé et les fédérations médicales… et de son dénouement favorable aux docteurs.
Paradoxe intéressant : les Québécois font confiance aux professionnels ou aux individus œuvrant dans la société, mais se méfient des systèmes qui les emploient.
Par exemple, alors que le taux de confiance envers les professeurs dépasse les 80 %, la confiance envers le système d’éducation universitaire chute à 68 %, à 62 % au collégial et à 55 % au primaire et au secondaire. Et si 82 % des gens font confiance aux médecins, seuls 45 % font confiance au système de santé et de services sociaux. Les deux tiers des Québécois apprécient le travail des juges, mais seuls 45 % font confiance au système de justice et 51 % aux tribunaux.
Ici aussi se vérifie la désaffection des Québécois envers ce qui est de l’ordre du collectif.
Le Québécois de la classe moyenne, pris dans les bouchons de circulation lorsqu’il va travailler et revient chez lui, et qui, malgré un bon salaire, ne parvient pas à mettre de l’argent de côté parce que, n’ayant pas confiance en l’école publique, envoie ses enfants à l’école privée, et se tourne vers la clinique privée, coûteuse, parce qu’il n’a pas de médecin de famille, tout en payant les impôts les plus élevés du continent…
Bien-être et sécurité
Mais tout n’est pas perdu ! Près des deux tiers des Québécois continuent de trouver pertinentes des institutions piliers, comme l’État québécois (67 %), l’Assemblée nationale du Québec (61 %), le Parlement fédéral (58 %) ou l’État canadien (58 %), et la majorité (55 %) juge toujours pertinent l’impôt progressif en vigueur au Québec.
Là où un contraste percutant émerge, c’est lorsque l’on compare ces résultats aux taux d’adhésion et d’attachement des Québécois à la famille (92 %), à la propriété privée (84 %) ou à l’entreprise ou l’organisation pour laquelle ils travaillent (82 %).
Les groupes communautaires reçoivent un appui impressionnant, probablement grâce aux services de proximité qu’ils prodiguent aux populations plus vulnérables.
Trois Québécois sur quatre jugent ces organisations pertinentes et expriment leur confiance en leur capacité de remplir adéquatement leur mandat et de jouer un rôle positif dans la société.
Dans des proportions dépassant les 70 %, les Québécois jugent toujours pertinentes les institutions conçues pour assurer leur sécurité, garantir leurs droits et libertés ou établir les règles du jeu, comme le Code criminel (85 %), le Code civil du Québec (83 %), les frontières entre les pays (76 %), les chartes des droits canadienne et québécoise (75 % et 73 %) et les ordres professionnels (70 %).
Les deux tiers des répondants font confiance à la police et aux policiers, aux juges, à l’armée et aux soldats (la confiance monte à 77 % envers ces derniers) pour remplir adéquatement leur mandat et jouer un rôle positif dans la société.
Les 18-34 ans expriment l’attachement le plus fort aux institutions garantissant les libertés individuelles. Leur appui aux chartes des droits et libertés est de 85 %, contre 75 % dans l’ensemble de la population. Ils jugent aussi la Déclaration universelle des droits de l’homme et l’Organisation des Nations unies plus pertinentes que ne le font leurs aînés et, surtout, la génération X.
Un sentiment d’injustice
Quelque 69 % des répondants affirment que ça va mal au Québec et qu’il faut effectuer des changements importants. Ils ont en effet changé de gouvernement l’année suivante.
En outre, 51 % jugent négativement la possibilité pour leurs enfants d’avoir une meilleure vie que la leur. La proportion des pessimistes est plus élevée dans la génération X (79 %), les Québécois les moins scolarisés (74 %) et les habitants des régions (73 %).
Parmi les choses qui fonctionnent le moins bien au Québec, selon les répondants, figurent la distribution de la richesse (77 %), l’accès aux soins de santé (66 %) et la lutte aux inégalités (58 %).
Un drapeau se hisse donc ici sur le risque d’une possible montée du populisme. En effet, l’impression qu’ont certaines populations de ne pas être traitées de manière égalitaire par les pouvoirs publics est l’un des sentiments exploités par les populistes dans certains pays.
Le populisme chez nous
On parle du populisme comme s’il n’avait jamais existé chez nous. Or, le chercheur Patrick Webber rappelait dans la revue Inroads parue à l’automne 2016 que le populisme a connu ses heures de gloire au Canada.
Du Parti progressiste des années 1920 dans l’Ouest en passant par la croisade contre l’élite laurentienne et la dénonciation de l’aliénation de l’Ouest canadien de Preston Manning et de son Reform Party dans les années 1990, on a pu croiser le populisme des créditistes de Réal Caouette au Québec.
On pourrait évoquer aussi la Révolution du bon sens du conservateur Mike Harris en Ontario ou les discours de l’Action démocratique du Québec en faveur de la majorité silencieuse du début des années 2000.
Dans quelle catégorie faut-il ranger le slogan libéral de 2014 portant sur « les vraies affaires » ? Ou celui de François Legault (« On se donne Legault »), qui met de l’avant le charisme du chef ? Ou encore les propos tenus par le nouveau co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, affirmant que la classe politique québécoise aurait « trahi » les Québécois ?
Certains classeraient aussi dans la catégorie populiste certains discours péquistes appuyant la fameuse charte des valeurs, et quelques politiciens locaux jouent aussi l’air populiste à l’occasion.
Bref, nous n’avons jamais été à l’abri du populisme. Et le détachement des Québécois à l’égard des institutions politiques peut être un terreau fertile pour cette approche de la politique.
Certains voient des éléments positifs dans le populisme, lui attribuant la vertu de permettre l’expression d’un ras-le-bol des classes populaires ou de la classe moyenne envers des institutions qui ne les servent pas convenablement. D’autres y voient une façon de révéler des problèmes ou d’annoncer des crises.
S’il est vrai que la critique des élites au pouvoir est fondée, le remplacement de ces élites par un monarque élu ne changerait rien à l’affaire.
Délibération, négociation et compromis
Mais pour la professeure Nadia Urbinati, le populisme est dangereux pour la démocratie. Il sape les fondements mêmes des institutions médiatrices entre un peuple diversifié et les autorités politiques, dont la tâche est d’adopter les politiques les plus prometteuses par le biais des principes démocratiques de délibération, de négociation et de compromis.
Le populisme soutient l’illusion qu’un leader charismatique pourrait être à lui seul plus visionnaire, sage et juste qu’un ensemble d’acteurs liés par des règles constitutionnelles et des processus délibératifs complexes dans lesquels la diversité des points de vue est admise.
Le populisme cultive une forme d’unanimisme et confère à une majorité imaginaire ou silencieuse, représentée par un chef qui ne s’embête pas des opinions minoritaires, le droit absolu de transformer sa volonté présumée en loi.
Sans ni ne le caricaturer ni le dénaturer, il faut prendre le populisme au sérieux, car il est latent chez nous.





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